Tour des Monts d'Aubrac avec Escarp'Haims
Ce que les chemins nous
laissent
Une
randonnée itinérante s’achève toujours un peu avant la dernière étape.
Elle
commence bien avant le premier pas, dans les préparatifs, les cartes étalées
sur une table, les itinéraires que l’on étudie, les hébergements que l’on
réserve, les sacs que l’on prépare et les questions qui reviennent :
serons-nous prêts ? La météo sera-t-elle favorable ? Les étapes ne seront-elles
pas trop longues ?
Puis vient
le départ.
Et soudain,
toutes ces interrogations deviennent secondaires. Il ne reste plus qu’un chemin
devant soi.
Notre
aventure sur les chemins de l’Aubrac aura été à l’image de ce territoire :
changeante, exigeante, parfois rude, mais toujours généreuse.
Nous sommes
partis d’Aumont-Aubrac sous la chaleur, avec cette sensation étrange de découvrir
un paysage que nous ne connaissions encore qu’à travers les cartes et les
récits. Très vite, l’Aubrac s’est imposé à nous.
Il y eut
d’abord les grands pâturages, les drailles, les murets de pierre et ces
interminables clôtures ponctuées de piquets de granite. Puis les troupeaux de
vaches Aubrac, omniprésents, tranquilles et majestueux, dont les yeux noirs
semblaient parfois nous observer avec une indifférence amusée.
Il y eut les
sorbiers, les genêts, les blocs de granite et de basalte, les tourbières, les
forêts et les ruisseaux.
Il y eut
surtout cette impression d’espace.
Cette
sensation rare de marcher dans un paysage suffisamment vaste pour que l’on
puisse, pendant quelques heures, oublier presque tout le reste.
Un paysage qui change à
chaque pas
L’Aubrac
n’est jamais tout à fait le même.
Un matin, il
nous accueillait dans la fraîcheur et le brouillard. Quelques heures plus tard,
le soleil transformait les pâturages en une immense étendue lumineuse.
Nous avons
marché sous la pluie, affronté le vent, recherché l’ombre lorsque la chaleur
devenait trop forte et apprécié chaque rayon de soleil lorsque le froid
s’installait.
Le paysage
changeait avec la météo.
Dans le
brouillard, les silhouettes des arbres et des troupeaux semblaient surgir de
nulle part. Sous le soleil, les horizons s’ouvraient jusqu’à donner
l’impression que le ciel et la terre se rejoignaient.
Et puis il y
avait le silence.
Un silence
jamais totalement silencieux.
Il y avait
le vent dans les herbes, les cloches des troupeaux, le chant des oiseaux, le
bruit d’un ruisseau, parfois quelques voix de randonneurs rencontrés sur le
chemin.
Nous avons
croisé des pèlerins du chemin de Saint-Jacques, des cavaliers, des habitants
des villages et beaucoup de vaches.
Mais
souvent, nous étions simplement quatorze marcheurs au milieu d’un immense
paysage.
Les kilomètres et les
hommes
Une
randonnée itinérante ne se résume pourtant jamais aux kilomètres parcourus.
Les
distances, les dénivelés et les temps de marche finissent par devenir des
chiffres dans un carnet.
Ce qui
reste, ce sont les moments.
Une pause à
l’ombre lorsque la chaleur devient trop forte.
Un café
accompagné d’un croissant chaud à Prinsuéjols.
Une table de
pique-nique découverte au bon moment.
Un fruit
cueilli sur un prunier au bord du chemin.
Une boisson
fraîche après une longue étape.
Un repas
partagé autour d’une grande table.
Un éclat de
rire au moment où quelqu’un cherche son chemin.
Une
hésitation devant une bifurcation.
Un passage
sous un fil barbelé qui demande beaucoup plus de souplesse que prévu.
Et cette
question qui revient inévitablement lorsque les kilomètres commencent à peser :
« Il reste
combien ? »
Nous avons
parfois souffert.
Certaines
étapes ont été longues. Certaines montées ont paru interminables. Les
kilomètres supplémentaires n’étaient pas toujours les bienvenus. La chaleur a
éprouvé les organismes et la fatigue a parfois rendu les derniers kilomètres
plus difficiles.
Mais c’est
aussi cela, une itinérance.
On apprend à
avancer malgré la fatigue.
On ralentit.
On attend
celui ou celle qui est un peu moins rapide.
On fait une
pause.
On
encourage.
Et
finalement, tout le monde arrive.
Les petits incidents
deviennent les grands souvenirs
Avec le
recul, les difficultés prennent souvent une autre couleur.
Les
hésitations d’orientation deviennent des anecdotes.
Les détours
imprévus font sourire.
Les passages
sous les barbelés deviennent des scènes que l’on racontera encore longtemps.
Les bâtons
oubliés, les petites chutes, les discussions sur la direction à prendre ou les
interrogations sur le contenu des pique-niques finissent par composer la
mémoire de notre aventure.
Il y eut
même ces moments où l’on pouvait lire sur certains visages une question
silencieuse :
« Mais
qu’est-ce que je fais ici ? »
Et pourtant,
quelques heures plus tard, la même personne était arrivée au bout de l’étape.
C’est
peut-être cela, aussi, la magie de la randonnée en groupe.
On part avec
des niveaux différents, des habitudes différentes, des caractères différents.
On ne marche
pas toujours au même rythme.
Mais le soir
venu, nous nous retrouvons autour d’une table.
Et les
différences s’effacent.
Les refuges et les
tables
Au fil des
jours, les hébergements sont devenus eux aussi des étapes de notre voyage.
Le dortoir,
les chambres, les douches, les repas, les cuisines parfois réduites, les
bagages que l’on attend avec impatience…
Et cette
fameuse Malle Postale qui nous aura donné quelques émotions !
Un soir, les
bagages étaient là.
Un autre, il
fallait chercher une solution.
Puis une
autre solution apparaissait au dernier moment.
Ces petits
imprévus font partie intégrante d’une randonnée itinérante.
Ils nous
rappellent surtout que, lorsque l’on quitte son confort habituel, il faut
accepter de s’adapter.
Et
finalement, nous avons découvert que l’essentiel tient dans peu de choses : un
lit, une douche, un repas chaud et quelques compagnons avec lesquels partager
la soirée.
Le confort
devient alors une notion toute relative.
L’Aubrac dans nos
souvenirs
Nous
garderons également le souvenir des villages traversés.
Saint-Urcize,
Nasbinals, Laguiole, Aubrac, Prinsuéjols, La Chaze-de-Peyre, Aumont-Aubrac…
Des noms
qui, avant notre départ, n’étaient pour certains que des points sur une carte.
Ils sont désormais
associés à des visages, des paysages, des odeurs, des repas et des souvenirs.
Nous nous
souviendrons de Laguiole et de ses couteaux, de la visite de la coutellerie, de
l’artisan au travail et de ces gestes précis transmis au fil des générations.
Nous nous
souviendrons de l’Oculus du Roc des Loups, de la pierre parfaitement découpée
ouvrant une fenêtre sur le paysage.
Nous nous
souviendrons du Signal de Mailhebiau et de ses
Nous nous
souviendrons de la tour des Anglais, de ses murs épais et de son escalier en
colimaçon.
Nous nous
souviendrons des burons, des croix, des ponts de pierre, des tourbières et de
ces blocs de granite qui semblent avoir été déposés là par une main gigantesque.
Et puis il y
aura le viaduc de Garabit.
Dernière
image de notre voyage.
Cette
immense structure rose suspendue au-dessus de la Truyère, comme une dernière
ponctuation avant le retour au quotidien.
Quatorze marcheurs
Au départ,
nous étions quatorze.
Quatorze
personnes avec leurs caractères, leurs habitudes, leurs forces et leurs petites
faiblesses.
Au fil des
kilomètres, un groupe s'est constitué.
Pas un
groupe parfait, car cela n’existe probablement pas.
Un groupe
vivant.
Avec ses
discussions, ses désaccords, ses plaisanteries, ses inquiétudes, ses
impatiences et ses moments de solidarité.
Il y eut des
jours où certains étaient en forme et d’autres davantage en difficulté.
Il y eut
ceux qui voulaient avancer, ceux qui préféraient prendre leur temps, ceux qui
surveillaient la carte et ceux qui regardaient simplement le paysage.
Mais chacun
a contribué, à sa manière, à écrire cette histoire.
Et lorsque
nous sommes arrivés à Aumont-Aubrac, quelque chose avait changé.
Nous
n’étions plus tout à fait les mêmes qu’au départ.
Nous avions
partagé quelque chose qui ne se raconte pas complètement.
Il faut
l’avoir vécu.
Ce que le chemin nous
apprend
Marcher
pendant plusieurs jours oblige à revenir à l’essentiel.
On porte
avec soi ce dont on a besoin.
On avance
avec ses jambes.
On regarde
autour de soi.
On accepte
la météo.
On ne peut
pas accélérer une montée simplement parce qu’on aimerait qu’elle se termine.
Il faut
franchir les kilomètres un par un.
Cette
simplicité possède quelque chose de profondément apaisant.
Dans nos
vies quotidiennes, tout semble souvent devoir aller vite.
Sur le
chemin, le temps reprend une autre dimension.
Un kilomètre
est un kilomètre.
Une montée
est une montée.
Une pause
est une vraie pause.
Et une journée
passée à marcher devient une journée pleinement vécue.
Et maintenant ?
Lorsque les
chaussures sont rangées, que les sacs sont vidés et que les vêtements de
randonnée rejoignent la machine à laver, il reste une étrange sensation.
Le corps est
fatigué.
Les jambes
ont besoin de repos.
Mais dans la
tête, le chemin continue.
On repense à
un paysage.
À une
rencontre.
À une
lumière particulière.
À un moment
où tout le groupe riait.
À cette
montée que l’on pensait ne jamais terminer.
À cette
pause où personne ne voulait repartir.
Et, presque
inévitablement, une nouvelle question apparaît.
Où
irons-nous la prochaine fois ?
Car c’est
peut-être cela, le plus beau cadeau de la randonnée itinérante.
Elle ne se
termine jamais vraiment.
Elle laisse
derrière elle des souvenirs, des images, des émotions et une envie
irrépressible de repartir.
L’Aubrac
restera désormais quelque part en nous.
Dans le
souvenir de ses grands espaces.
Dans le
tintement des cloches des vaches.
Dans ses
pierres chauffées par le soleil.
Dans ses
chemins qui disparaissent dans le brouillard.
Dans le vent
qui fait onduler les herbes.
Dans la
chaleur des repas partagés.
Dans les
rires et les silences.
Dans les
difficultés surmontées ensemble.
Et dans
cette sensation incomparable que procure l’arrivée au terme d’une longue étape
: celle de se retourner, de regarder le chemin parcouru et de se dire
simplement :
« Nous
l’avons fait. »
Alors, une
fois les dernières pages refermées, il ne reste plus qu’une chose à faire.
Ranger les
cartes.
Nettoyer les
chaussures.
Mettre les
souvenirs à l’abri.
Et commencer
à rêver au prochain départ.
Parce que les chemins ne nous appartiennent jamais vraiment.
Ils nous attendent.
Couteau Laguiole





















































































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